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Rogery, 18/08/2006: nuages.




L'accident de Dominique


Au moment-même où j'allais entamer la rédaction de ce livre, dont le premier chapitre évoque pour une part importante, comme vous le constaterez à la lecture, ce que j'ai reçu, dans ma vie et, plus particulièrement, dans ma vie de foi, de ma soeur Dominique, celle-ci a été victime d'un grave accident l'ayant plongée dans un état neuro-végétatif persistant. Au vu de l'ampleur des lésions cérébrales qu'elle a subies, son état devrait normalement demeurer incurable. Deux mois ont dû s'écouler depuis ce tragique événement et cette rude épreuve pour que je me décide à reprendre la plume. Nous voici donc amenés et confrontés d'emblée au coeur des sujets qui nous occupent, tels que le bonheur et l'espérance... Aussi me semble-t-il important d'évoquer cet accident, ses conséquences et la manière dont je les vis, préalablement au menu initialement prévu pour ce chapitre.



Dominique MATAGNE (1964-2007).





Outre la tristesse que génère immanquablement et très naturellement un tel événement, cette tristesse n'étant d'ailleurs pas incompatible avec un état de bonheur, la principale question qui survient rapidement est évidemment celle du pourquoi. Pourquoi une telle chose a-t-elle pu lui arriver, indépendamment de la question des responsabilités, alors qu'elle faisait tant de bien autour d'elle, qu'elle était particulièrement rayonnante de joie, qu'elle aidait et réconfortait tant de personnes de son entourage proche et lointain? Plus fondamentalement et plus généralement, pourquoi le mal, le malheur et la souffrance sont-ils notre lot quotidien? Pour une bonne part, ces questions, aussi légitimes soient-elles, demeurent et demeureront sans doute encore longtemps sans réponse. Il y a là, à la fois, un mystère et une impossibilité qui justifie d'ailleurs chez beaucoup une option d'agnosticisme, voire d'athéisme: comment se peut-il que le mal et la souffrance existent si Dieu est tout à la fois infiniment bon et tout-puissant? A cette interrogation fondamentale qui a traversé tous les temps et toutes les contrées en demeurant telle quelle, je ne veux ni ne peux apporter de réponse: une telle tentative relèverait de la fuite, du simplisme, de la négation de l'évidence et de la prétention. La souffrance fait partie intégrante de l'existence et nul n'y échappe: c'est un fait. S'il est de notre devoir de tout mettre en oeuvre, dans la mesure du possible, pour lutter contre cette souffrance, tant pour nous-mêmes que pour notre prochain, celle-ci constituant en elle-même un mal absurde que seul un dolorisme inadéquat tente de justifier, il n'en reste pas moins vrai qu'elle ne peut pas non plus être évacuée à n'importe quel prix, car il est impossible de vivre sans souffrir, et que, à l'image des douleurs de l'enfantement ou d'un pénible traitement médical aboutissant à la guérison, elle constitue bien souvent un passage obligé vers un mieux-être, vers un surcroît de vie et de bonheur, une source paradoxale de fécondité et de liberté, une occasion et un moyen d'aller de l'avant. La seule chose que je puis affirmer, en tant que chrétien, est que Dieu n'est ni étranger ni indifférent à notre souffrance, dans la mesure où son Fils unique Jésus-Christ s'est fait solidaire de notre expérience en portant lui-même une telle souffrance, jusqu'aux tortures de la croix et à la détresse résultant du rejet et de l'abandon, et en acceptant, par amour pour nous tous, la mort et l'anéantissement. Dieu qui rejoint l'homme, au risque même de perdre ses attributs divins que sont la toute-puissance et l'immortalité! Et, pourtant, c'est précisément la raison même pour laquelle « Dieu l'a exalté, le dotant du Nom qui est au-dessus de tout nom » (Philippiens II, 9), en l'élevant dans la gloire de la Résurrection. Mystère de l'amour de Dieu et de la liberté de l'homme...



Wanne, 16/02/2007: calvaire.




Après la question du pourquoi a très vite surgi celle du sens. En effet, pour vivre orienté vers l'avenir et la plénitude, il faut pouvoir donner du sens aux événements. Quel sens un tel accident peut-il avoir pour Dominique, pour moi-même, pour chacun de nous qui la connaissons? L'interrogation est d'autant plus aiguë que, suivant le diagnostic des médecins, elle ne posséderait plus de conscience, devenant de la sorte apparemment incapable de donner, par elle-même et par un acte de la volonté, un tel sens à ce qu'elle vit, par exemple, comme elle l'aurait certainement fait si elle avait été toujours pourvue de cette conscience, en faisant de ses souffrances une offrande rédemptrice unie à celle du Christ. On voit d'ailleurs ici le lien avec la première question: n'est-il pas plutôt préférable d'avoir une conscience et de souffrir que de vivre inconscient mais sans souffrances? Quoi qu'il en soit et de toute manière, il n'a pas appartenu à Dominique de pouvoir choisir entre ces deux options. Néanmoins, je demeure convaincu du fait qu'un sens peut être donné, même si je ne puis déjà en définir aujourd'hui la nature et la portée. Du sens sans conscience? Oui, dans la mesure où il m'est apparu comme une évidence et une certitude profonde que les choses peuvent se passer à un autre niveau. Si Dominique est toujours en vie, il est inconcevable que ce que l'on appelle l'âme (c'est-à-dire ce qui en elle l'anime) ait pu la quitter: Dominique est toujours bien présente en tant que personne réelle, digne et vivante, si bien qu'elle peut entrer en relation avec nous et qu'une authentique rencontre peut s'opérer entre elle et nous qui lui rendons visite. Une rencontre qui se situe à un degré que je qualifierais de 'méta-physique', de 'sur-naturel'. La science matérialiste ne pourra certes jamais expliquer cela et tentera même éventuellement de le nier, mais il est un fait que cette intuition m'est venue en expérimentant que quelque chose se passe entre Dominique et moi lorsque je vais lui rendre visite et que j'en sors très apaisé. Pure subjectivité, vaine illusion ou autosuggestion? Je ne le crois pas, mais libre à chacun de penser le contraire. Toutefois, si l'on reconnaît que l'être humain ne peut se réduire à ses facultés, fussent-elles cognitives, et à sa dimension matérielle, et que sa composante spirituelle, intrinsèquement liée à son existence corporelle, est bien réelle, une telle hypothèse devient plus que vraisemblable. Bien entendu, pour Dominique elle-même, il devient alors aussi possible de donner du sens à ce qu'elle vit, non pas par le biais de sa conscience sans doute disparue, mais au niveau de cette partie spirituelle de son être ou, plus exactement, de par la vie même de l'Esprit Saint qui l'habite. Ainsi, il est devenu pour moi clair et limpide que la vie de Dominique demeure féconde, voire même qu'elle est devenue plus féconde qu'avant son accident, mais cela, d'une façon nouvelle et bien réelle, quoique devenue imperceptible à nos sens et incompréhensible à notre intelligence.



Cierreux, 18/08/2006: mûrier.




Depuis lors, des semaines et des mois se sont écoulés à présent, et la vie ne s'est pas arrêtée. Comment donc vivre tout cela maintenant, le bonheur demeurant notre objectif? S'il est évident et naturel que, sur un plan psychologique et relationnel, il s'agit d'une lourde épreuve qui constitue une cause de grande tristesse, je ne crois pas pour autant (mais je ne parle ici que pour moi) qu'elle ait entamé le bonheur qui est en train de se développer en moi, malgré le fait que je me suis senti, durant quelques semaines, comme brisé dans mon élan, dans mon essor, au moment même où je me sentais comme pousser des ailes en plein déploiement. Je crois pouvoir dire sans mentir que, sous des tempêtes superficielles, j'ai vécu ces événements dans la paix intérieure et dans une profonde sérénité. Car je vis dans la foi et l'espérance que le visage que nous montre aujourd'hui Dominique n'est pas son dernier visage. Maintenant pleinement configurée au Christ crucifié, je sais, avec une confiance inébranlable, que, demain, elle participera, tout comme chacun de nous, à sa résurrection, et que sa beauté et sa gloire futures seront à la mesure de ses souffrances présentes.



Wanne, 16/02/2007: croix de Wégimont.





Tout ne s'arrête donc pas ici, puisque Dominique et nous-mêmes sommes en chemin vers une vie nouvelle déjà en gestation, sommes emportés par le grand courant du Christ ressuscité qui nous attire à lui et nous entraîne dans le mouvement de sa propre résurrection, nous glorifiant ainsi en lui et nous inondant de la lumière de son Esprit-Saint, en nous amenant vers le Père tout aimant, source de la vie et de toute la Création.



Merkholtz (LU), 17/07/2006: clocher de l'église.





Certes, je reconnais ici que je ne puis parler de la sorte que grâce à ma foi en Jésus-Christ et qu'une telle démarche ne semble pas possible au non-croyant. Mais le but du présent chapitre consiste précisément à évoquer cette foi, sa nature, les façons de la recevoir et de la découvrir...


Note ultérieure de l'auteur: Ma soeur Dominique a rejoint sa patrie céleste le 11 décembre 2007, d'où elle continue à intercéder pour celles et ceux qui n'ont pas encore achevé leur pèlerinage terrestre.



Langlire, 04/02/2007: coucher de soleil.




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