RETOUR A LA TABLE DES MATIÈRES



Burtonville, 15/10/2006: hêtre.




L'automne 1997


Cet automne-là, l'on commémorait le centenaire de la mort et de l'entrée dans la plénitude de la vie de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus et celle-ci, passant son Ciel à faire du bien sur le Terre, était proclamée Docteur de l'Église par le Pape Jean-Paul II. Nous y reviendrons au sixième chapitre, mais disons d'emblée que ces événements ne sont certainement pas étrangers aux changements qui s'opéraient alors en moi.



Langlire, 27/04/2007: myosotis.




Quelques mois auparavant, le 16 mai 1997 très précisément, soit le jour de son trente-troisième anniversaire, ma soeur Dominique, d'un an mon aînée, s'engageait pour la vie, auprès de son évêque, comme vierge consacrée, se donnant ainsi totalement au Christ. Cet engagement était le fruit d'un long cheminement spirituel, parsemé de lourdes épreuves. Son désir a dû se creuser pendant de longues années de patience avant de pouvoir se réaliser. Quelques semaines plus tard, au mois de juin, l'on diagnostiquait en elle les symptômes de la sclérose en plaques, maladie incurable à l'évolution certes lente, mais condamnant à terme à une dégénérescence neurologique générale et à une longue et pénible agonie.



Dominique MATAGNE (née en 1964).




Pour ma part, à l'époque, j'étais dans une période où, au fil des années, j'avais sécrété autour de moi comme une carapace, un ensemble de mécanismes défensifs et donc de névroses, me permettant de vivre malgré mon passé, tout en ne l'assumant pas. Mais la nouvelle concernant la santé de ma soeur, à laquelle j'étais particulièrement attaché depuis ma petite enfance, allait commencer à ouvrir une brèche dans cette muraille sécurisante mais étouffante et morbide.



Clervaux (LU), 03/07/2006: château-fort.





Au niveau spirituel, j'étais en crise, en révolte par rapport à l'Église-institution, doutant de l'amour de Dieu pour moi et pour l'humanité en général, remettant en question jusqu'aux plus grandes vérités de la foi, foi que j'avais alors, pour ainsi dire, perdue. Pourtant, j'avais déjà un fameux parcours religieux derrière moi, dont notamment quatre années passées au grand séminaire, de 1984 à 1988. Mais il est évident que ma crise religieuse était conditionnée par mon histoire psychologique et en constituait une des principales conséquences. La psychologie religieuse a merveilleusement pu mettre en évidence de tels mécanismes, établissant de manière indubitable combien la foi ou le rejet de la religion et la manière de vivre ces attitudes sont influencées par notre histoire psychique. « Tu n'auras pas d'autres dieux devant moi. Tu ne te feras aucune image sculptée de rien qui ressemble à ce qui est dans les cieux là-haut, ou sur la terre ici-bas, ou dans les eaux au-dessous de la terre. Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux ni ne les serviras. Car moi, Yahvé, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux. » (Deutéronome V, 7-9): cette condamnation de l'idolâtrie ou, plus exactement, ces deux premiers articles de cette loi de liberté que constitue le Décalogue, demeurent de la plus grande actualité et concernent chacun d'entre nous. En effet, l'idolâtrie ne consiste pas seulement en l'érection d'un veau d'or ou en la sculpture d'un quelconque fétiche. Car se faire une image de Dieu qui ressemble à celle de ce que notre psychisme a retenu de nos parents, ou encore à un objet utilitaire qui satisfait nos phantasmes, ou enfin qui répond, tel un distributeur automatique de friandises, à nos besoins, n'est-ce pas là précisément de l'idolâtrie? Pour parvenir à une foi vraie et authentique, tout croyant doit parcourir ce chemin, souvent long et sinueux, d'une purification intérieure, où ils se débarrasse peu à peu des fausses images qu'il se fait de son Dieu et qui sont la résultante de son histoire psychique, pour parvenir enfin à adorer et contempler l'unique vrai Dieu, dans une relation d'altérité et de liberté, qui, seule, lui permet de grandir et de s'épanouir dans la foi. Ce parcours exige bien sûr simultanément, et sans doute même préalablement, une lucidité sur soi-même, un travail de prise de conscience sur le plan psychologique, passant au besoin par une démarche psycho-thérapeutique. Mais cela est tout aussi vrai pour le non-croyant: combien de révoltes contre l'institution ecclésiale (image de la mère) ou contre un dieu (image du père) qualifié d'injuste et de vengeur ne sont-elles pas une réaction de dépendance ou de contre-dépendance envers une certaine forme d'éducation reçue par le passé? Toute notre vie, nous avons à nous défaire des fausses représentations que nous nous faisons de Dieu, et il s'agit là d'un combat de tous les jours, exigeant la plus grande vigilance. Donc, moi-même, en cette fin d'année 1997, je n'échappais pas à de tels conditionnements, et il m'est devenu évident que mes attitudes étaient la résultante d'un manque affectif profond, d'une éducation ressentie comme autoritaire, et d'une difficulté persistante à être moi-même, à me constituer ma propre identité, indépendante de celle de mes père et mère, et à élaborer mes propres projets de vie.



Beho, 19/08/2006: église, chaire de vérité.




Pourtant, j'étais fort impressionné par Dominique, alors que, bien davantage que moi marquée par son éducation, elle rayonnait d'une joie intérieure et d'un bonheur de vivre authentiques et que je savais enracinés dans sa foi en Jésus-Christ. Si, à l'époque, on m'avait annoncé être atteint d'une maladie grave et incurable, je crois que je me serais effondré et peut-être même suicidé. Or Dominique vivait cela dans la sérénité, et sa joie de vivre n'était nullement entamée par le verdict des médecins. Cela m'interpellait de plus en plus fort et j'étais plein d'admiration pour elle. Je me souviens d'abord de ce jour où, venant lui rendre visite à l'hôpital où elle se trouvait pour un bref séjour en vue d'effectuer différents examens, je me rendis spontanément à la chapelle de l'aumônerie pendant qu'elle recevait la visite du médecin. Je me souviens aussi de cette belle journée d'automne où, me promenant dans les bois enjolivés des multiples couleurs saisonnières, tout en pensant à Dominique, à un moment donné, je ressentis en moi, au plus profond de mon être, à un niveau que je ne pourrais ni qualifier ni définir, comme une motion qui fit que toute ma personne, dans ses dimensions corporelle, sensuelle, sentimentale, intellectuelle et spirituelle, fut traversée comme par une onde de choc, suscitant en moi de fortes émotions menant à une grande paix intérieure et à une joie sereine.


Bèche, 15/10/2006: feuilles de chêne.





Quelques semaines plus tard, je retrouvai cette même paix et cette même joie, lorsque je me rendis au sanctuaire marial de Beauraing, localité où je résidais à l'époque. Je pensais m'y arrêter une minute. J'y suis resté une heure, sans voir le temps passer... « Notre coeur n'était-il pas tout brûlant au-dedans de nous, quand il nous parlait en chemin » (Luc XXIV, 32), s'exclamaient, selon le récit évangélique, les disciples d'Emmaüs à propos de leur première rencontre avec le Christ ressuscité qui s'était mystérieusement et indiciblement présenté à eux sous des traits et une apparence pourtant bien ordinaires. Je crois pouvoir dire que l'expérience que je vécus alors était du même ordre que celle des premiers disciples témoins de la résurrection, mais, j'insiste, sans absolument rien de spectaculaire ou d'extraordinaire.



Langlire, 29/01/2005: paysage de neige.





Par la suite, très rapidement, j'adoptai une pratique religieuse très fervente et très intensive, et de nombreuses rencontres prolongées avec Dominique, où la joie réciproque nous rendaient aussi intarissables l'un que l'autre, me fortifiaient dans la foi. C'est aussi à cette époque que j'entrepris la lecture intégrale des oeuvres de saint Jean de la Croix et de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus. J'ai très vite vibré en phase avec la spiritualité du Carmel qui, malgré son aspect austère et exigeant, me rejoignait fort dans la réalité de mon vécu et de mon existence. Il faut dire aussi que Dominique m'avait merveilleusement bien initié à une telle spiritualité, non seulement par des paroles, mais surtout par sa vie elle-même qui, se laissant modeler par l'action divine qui l'attirait vers le haut, traversait comme cette « nuit obscure », conséquence et résultante de la proximité de la lumière éblouissante et aveuglante de Dieu, lumière exigeant un très long temps d'adaptation précédant sa contemplation. Ceci étant dit, et il me semble très important de le souligner dès à présent, cette conversion a précédé ma grande dépression des années 2001 à 2004 que j'évoquerai dans les troisième et quatrième chapitres. Elle constitue donc un point de départ d'un long cheminement et nullement un aboutissement.



La Vau, 16/02/2007: coucher de soleil.



PAGE SUIVANTE