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Salmchâteau, 24/09/2006: araignée.




Le mal inexorable et les pulsions morbides


Tobit, ayant perdu la vue et l’estime de son épouse, se tourne vers Dieu, pour lui demander la mort: « Daigne, Seigneur, me retirer la vie, car la mort vaut mieux pour moi que la vie. Délivre-moi de cette épreuve, car mieux vaut mourir que passer ma vie en face d’un mal inexorable » (Tobie, III, 6). A plusieurs dizaines de kilomètres de là, exactement au même instant, Sara, une jeune femme, qui a été outragée, parce qu’elle a perdu successivement sept maris, sans jamais avoir eu d’enfant, prie à peu près dans les mêmes termes. En effet, son entourage profère sur elle des paroles de malédiction, en lui souhaitant la stérilité. On l’accuse également, en la soupçonnant d’avoir elle-même tué ses sept maris. Dans cette détresse, Sara veut mettre fin à ses jours et se pendre. Mais elle revient sur sa décision, pour ne pas affliger davantage son père. Elle s’adresse donc à Yahvé: « Pourquoi devrais-je vivre encore? S’il te déplaît de me faire mourir, regarde-moi avec pitié: je ne veux plus m’entendre outrager » (Tobie, III, 15). Mais le narrateur de continuer en ces termes: « Cette fois-ci, leur prière, à l’un et à l’autre, fut agréée devant la Gloire de Dieu, et Raphaël, l’ange protecteur, fut envoyé pour les guérir tous les deux. Il devait rendre la vue à Tobit, pour qu’il pût voir de ses propres yeux la lumière de Dieu, et donner Sara en épouse à Tobie » (Tobie, III, 16-17).




Burtonville, 15/10/2006: feuille de chêne.




Quel paradoxe que de voir nos protagonistes demander la mort à Celui-là même qui les a créés et leur a fait le don suprême de la vie! S'il paraît élémentaire et primordial d'accueillir cette faveur de Dieu, de recevoir avec joie ce présent qu'il nous offre, il faut cependant bien reconnaître que beaucoup de temps s'écoule parfois avant d'y parvenir. Le désir d’en finir avec la vie, les pulsions morbides et les envies suicidaires sont assurément des phénomènes fréquents chez les personnes dépressives. Ils résultent souvent de l'émergence de souffrances quasiment insupportables, fréquemment accompagnées d'un sentiment de culpabilité et d’inutilité, d'une certaine frustration de ne pouvoir porter du fruit. On retrouve ici la stérilité de Sara. En outre, comme chez Tobit, la conviction que le mal est inexorable, que la guérison est impossible, que le chemin est sans issue, accentue et favorise cette aspiration vers la mort. Et cela va presque toujours de pair avec l'impression que la malédiction est toujours au rendez-vous. Mais notre Seigneur, plein de bienveillance et de miséricorde, voit cette détresse et considère aussi notre droiture et notre désir de progresser. Par sa divine providence, il veille sur nous et ne nous abandonne jamais.


Salmchâteau, 27/04/2007: véronique.




Et, comme Raphaël, l’accompagnateur (ou les accompagnateurs, car ils sont généralement deux, un homme et une femme, en relation d'aide chrétienne) est véritablement envoyé en mission par le Seigneur, pour parrainer et protéger, pour être le témoin du chemin parcouru. On est en effet habituellement très mauvais juge pour soi-même et, dans ce contexte, le regard d'un autre peut, comme un miroir qui nous renvoie à nous-même notre propre vérité, nous éclairer et nous aider à discerner. Tôt ou tard, pour être heureuse, toute personne doit donc, à un moment donné, « choisir la vie », comme le dit si bien le livre du Deutéronome (chapitre XXX, verset 19), ou comme l'évoque encore le premier des cent cinquante psaumes. Dans le cadre de la relation d'aide chrétienne, souvent même dès le début du parcours, il est proposé de faire résolument ce choix, en le formalisant même, en le gravant dans notre coeur, de telle sorte que, au travers des moments difficiles, le désir de vivre, fût-il même très ténu, finisse toujours par l'emporter sur les pulsions morbides.


Salmchâteau, 25/03/2007: saule (chatons).




C'est d'ailleurs ce que je fis moi-même, avant même d'avoir fait la connaissance de Roland, pressentant sans doute déjà alors les épreuves qui m'attendaient. Voici le texte écrit de mon engagement personnel pour la vie: « En ce 21 décembre 2000 (date où le jour recommence sa conquête sur la nuit), quelques jours après ma première profession religieuse et quelques jours avant Noël et la fin du grand jubilé, JE CHOISIS LA VIE, parce que vivre, c'est permettre au Seigneur de vivre en moi et de communiquer sa vie, à travers moi, à tous mes frères les hommes. Je peux faire ce choix car je me sais aimé de Lui et qu'il est lui-même né, qu'il a vécu dans le monde et s'est fait homme. Que, par l'intercession de la Vierge Marie et de sainte Thérèse de Lisieux, la grâce de l'Esprit Saint m'aide à être chaque jour plus fidèle à ce choix, dans la confiance que le Père des miséricordes a fait alliance avec moi pour l'éternité. Amen! ». Il est fort possible que, si je n'avais pas posé un tel acte à cette époque, je ne serais plus ici aujourd’hui pour écrire ces lignes...



Burtonville, 03/11/2006: coucher de soleil.




Il est frappant de constater que d’emblée, dès le début du récit de Tobie, et cela est également vrai dans la relation d'aide chrétienne, le contenu et la nature de la guérison qui s’opère en nous sont donnés et clairement établis. On peut dégager deux éléments principaux dans l'énoncé de cette restauration. Il s'agit tout d'abord, comme pour Tobit, de recouvrer la vue, pour voir la lumière de Dieu. Sans jeu de mots, la vue est très proche de la vie: symboliquement et philosophiquement, c'est le sens privilégié et primordial qui nous permet de prendre conscience de notre réalité. Or, notre guérison nous fait précisément revivre, en quelque sorte; vivre de la Vie même du Christ ressuscité qui habite en nous. Elle nous fait retrouver le bonheur de vivre, de vivre avec Dieu et en Dieu. La deuxième composante de notre salut est préfigurée par cette annonce des noces de Sara et Tobie. Ce mariage, qui peut d'ailleurs, en tant que tel, constituer l’un des fruits du chemin de guérison, représente aussi le fait de vivre dans l’amour, de porter du fruit, de connaître une relation authentique et régénérée avec nous-même, avec notre prochain et avec notre Seigneur. Le chemin de guérison se présente donc un peu comme un travail d’enfantement, à l’image de Sara, qui deviendra féconde et pourra procréer. Par de nombreux exemples (Sarah, Anne, Elisabeth...), la Bible nous enseigne que l'âge ne constitue pas un obstacle à l'apparition d'une telle fécondité: il n'est en effet jamais trop tard pour accueillir ce don que Dieu nous fait et pour nous ouvrir au Salut qu'il opère en nous, par la mort et la résurrection de Jésus.



Cierreux, 04/03/2007: noisetier (chatons).




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