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Farnières, 04/06/2006: sous-bois de hêtres.




Le chemin et les remèdes


Tobie se met en route, accompagné de l’ange Raphaël: il marche avec lui. Le premier soir, au bord du Tigre, un gros poisson l'attaque et tente de lui dévorer le pied: c'est de justesse qu'il échappe à la morsure. Raphaël l'enjoint alors d’attraper le poisson, de le tuer et d’en extraire le fiel, le foie et le coeur, car ces éléments constitueraient des remèdes: le fiel, comme médication contre la cécité de son père, le foie et le coeur, comme moyens pour refouler les démons qui rôdent autour de Sara, que Tobie est maintenant pressé par l'ange d’épouser. Mais le jeune homme lui expose sa frayeur, car il a entendu parler des sept maris décédés. Il ne veut pas mourir à son tour et affliger de la sorte ses parents. Raphaël lui rappelle alors le souhait que son père lui avait exprimé, quand il lui fit part de son testament spirituel: qu'il épouse une fille d’Israël. Il lui indique encore l'antidote à utiliser: il devra brûler le foie et le coeur du poisson, pour chasser les démons. Puis il priera, avant de s’unir à Sara. Et Raphaël de lui recommander finalement: « Vous demanderez tous les deux au Seigneur de vous accorder sa grâce et sa protection. N’aie pas peur: c’est à toi de sauver Sara; elle te donnera des enfants, n’hésite pas » (Tobie, VI, 18).



Houchênée (Anthisnes), 08/09/2006: sauterelle.





Nous voici donc en marche. Il s'agit d'une marche très longue, sur un chemin ardu et rocailleux: c'est en effet un parcours difficile et exigeant qui nous attend. Mais nous ne sommes pas seuls sur la route: ce voyage s’effectue en compagnonnage. Comme l'évoque si bien le prophète Michée (VI, 8), le fidèle est invité à marcher humblement avec son Dieu. On peut ici établir un lien avec le livre de l’Exode, où, conduit par Yahvé, le peuple hébreu, pour se libérer de l’esclavage d'Égypte, doit marcher durant quarante ans dans le désert, avant d’arriver en Terre promise. La traversée est éprouvante et parsemée d'embûches, si bien que, très souvent, nous éprouvons de la nostalgie et voulons retourner en Égypte, là où abondaient les oignons et les melons, alors que, dans le désert, nous souffrons de la faim: l'esclavage est en général plus confortable que la liberté... Mais, au jour le jour, le Seigneur nous donne la manne, cette nourriture dont nous avons besoin pour avancer: juste le nécessaire, pas davantage. Prenons encore une autre comparaison: dans La montée du Carmel de saint Jean de la Croix, le croyant doit emprunter, moyennant le secours divin, le chemin du 'rien', 'nada', en espagnol, un chemin étroit et difficile, mais direct, plutôt que de s’égarer dans des voies tortueuses qui ne le mènent nulle part.



Coo, 19/09/2004: vallée de l'Amblève, lac et collines boisées.



Dès la première étape, intervient alors ce fameux poisson, surgissant inopinément des eaux du fleuve. On assiste là à un véritable paradoxe: d'une part, le poisson veut mordre Tobie et constitue donc un danger, un risque mortel même, et, d'autre part, il contient tout à la fois les remèdes, au sein de ses organes vitaux, qui symbolisent le triomphe de la vie sur la mort. Cette contradiction apparente nous enseigne que nos blessures sont elles-mêmes le siège de notre guérison, que notre vulnérabilité apparaît comme étant le lieu même de notre salut, que c'est du terroir même de nos faiblesses que jaillit notre relèvement. C’est, par conséquent, à partir de nos blessures que nous allons trouver les moyens de nous en sortir. Loin de les nier ou d'en faire abstraction, il nous faut donc, bien au contraire, les reconnaître, les assumer, les utiliser même. Ainsi en est-il d'ailleurs éminemment du Christ: « C’est par ses blessures que nous sommes guéris » (Première épître de Pierre, II, 24).



Salmchâteau, 19/01/2007: le Glain en crue.



Un autre élément du récit est particulièrement intéressant et mérite toute notre attention: c’est à Tobie lui-même qu’il appartient d’attraper le poisson et d’en extraire les remèdes. Il ne dépend donc que de lui de consentir à guérir: il doit devenir acteur de sa propre guérison, sans attendre d'être sauvé par son compagnon de route. Personne ne peut en effet reconstruire notre vie à notre place: il y va donc de notre responsabilité d'abandonner une certaine passivité, pour vouloir vraiment émerger des ondes marécageuses de nos maux. Il est important de souligner ici que tout ce que j'ai dit, dans le chapitre précédent, concernant la responsabilité, pourrait être répété ici: apprendre à devenir responsable de ses actes et de sa vie constitue en effet une des étapes essentielles du chemin de guérison. Ainsi, nous collaborons à l'oeuvre de salut initiée par le Christ. Sans bien sûr prétendre nous substituer à Jésus qui demeure notre seul et unique Sauveur, nous sommes toutefois comme associés à son action rédemptrice, car, en tant que membres de son Corps, si nous nous portons mieux, c’est tout le Corps qui s’en porte mieux (Première épître de Paul aux Corinthiens, chapitre XII), c'est-à-dire toute l'Église, à la plus grande joie de Dieu. C’est pourquoi Raphaël dit à Tobie: « N’aie pas peur, c’est à toi de sauver Sara ». Il est de la sorte amené, pour la gloire de Dieu, à participer au salut, pour son plus grand bonheur et pour celui de Sara. Et ce salut va de pair avec une promesse de fécondité: « Tu auras d’elle des enfants ».


Ottré, 26/08/2006: bolet.




Cette péricope nous apprend enfin un dernier aspect, en lien avec le chemin de guérison. Lorsque notre travail de discernement fait apparaître une évidence, aussitôt des peurs et des résistances, parfois très fortes, s’interposent. Ainsi, le mal qui nous habite nous incline à refuser le salut qui nous est proposé. Un sentiment de culpabilité peut aussi alors nous envahir et nous craignons de peiner nos proches, en opérant des choix qui ne sont plus les leurs, mais qui deviennent vraiment les nôtres. Il s'agit pourtant là d'une étape capitale dans notre cheminement, où l'on prend conscience du désir profond qui réside en nous, désir qui rejoint le désir de Dieu. C'est au point de rencontre de ces deux désirs que se situe ce que l'on appelle communément la 'volonté de Dieu': celle-ci, pour autant qu'elle soit bien comprise, n'a rien d'étouffant ou d'aliénant. Bien au contraire, Dieu a pour seul désir que nous soyons heureux et libres. Ainsi s'offrent à nous une pluralité de voies salutaires, et non pas un unique chemin tracé à l'avance que nous devrions emprunter sous peine de damnation! Alors, par sa toute-puissance, l’Esprit-Saint nous secourt et nous donne la force de faire les pas décisifs qui nous permettent de surmonter toutes nos paralysies. Car c’est bien souvent au coeur même de ce qui nous semble impossible, comme Tobie qui doit épouser Sara, que réside notre salut.



Beho, 19/08/2006: église, détail de la chaire, Saint Michel terrassant le démon.




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